Le blogue-notes de Claude Thayse
" La tolérance n'est d'ailleurs pas le point fort de la Compagnie des Indes occidentales. Organisation féodale,
celle-ci impose à tous les colons désireux d'émigrer en Nouvelle-Belgique une série de règles strictes : outre l'exercice de la religion réformée, les colons doivent faire usage
exclusif du bas-allemand - langue à l'origine du flamand et du néerlandais actuels -, dans tous les actes publics rendus à la colonie."
De nombreux patronymes sont " néerlandisés ", comme Rapalje pour Rapaille ou Minnewit pour Minuit. D'autres colons sont tout simplement désignés par le nom de la ville hollandaise
qu'ils viennent de quitter.
L'historien américain Charles W. Baird, dans son livre "History of the Huguenot Emigration to America", a qualifié ce genre d'abus de Batavian disguise (camouflage à la Batave).
" Il est également défendu aux colons de tisser de la laine ou de la toile, ainsi que de fabriquer du drap ou tout autre tissu, sous peine d'être bannis ou punis comme parjures. Le but
caché est ici de garantir un monopole aux importations en provenance de Hollande. "
Source: http://users.skynet.be/newyorkfoundation/FR/les_origines_de_new_york.html
Le fait historique selon lequel ce sont des "Wallons" (plutôt des Namurois et des Brabançons romans) qui ont formé la base de la population de la "Nieuwe Amsterdam" est largement connue aux USA (il y a d'ailleurs à Battery Park à Manhattan une stèle commémorant le fait).
Par contre allez dire à Liège ou ailleurs que ce sont - pour faire simple - des "Wallons qui ont fondé New-York", et on vous rira au nez... bien sûr quand on cultive l'humilité déplacée et l'absence d'identité nationale comme une vertu ...
J'ai cru à sa lecture qu'il était très récent pourtant. Comme quoi, rien ne change.
"«(…) On trouve sage d’atermoyer, de marchander, d’osciller, de louvoyer, de ballotter, de tâter le terrain, de peser les scrupules et de suspendre les jugements. Il convient de tortiller, de temporiser, de tergiverser, de flotter, de filer du câble, de se déterminer violemment par la velléité, l’hésitation, la restriction mentale, de sanctionner les fautes avec une vigueur implacablement conditionnelle, bref, de capituler une fois de plus. Le tout au nom sacré de l’opportunité et du patriotisme.
Opportunité de quoi ? Patriotisme de qui ? Est-ce du patriotisme de couvrir les erreurs, les faiblesses, les négligences ou les égarements parce qu’ils sont tombés de trop haut ? De tendre le voile du secret hermétique autour des défaillances volontaires et des aberrations délibérément mûries ? Est-ce du patriotisme de cacher les plaies au lieu de les débrider pour les cicatriser ? Est-ce du patriotisme de tenter de réédifier la Belgique avec ces moellons avariés qui n’ont que l’apparence de la solidité ? (…) Un tel patriotisme, fait de grimaces, de jongleries et de simagrées, est indigne. (…)
C’est au nom de l’opportunité qu’on nous a bernés si longtemps, nous Wallons, et qu’on a fini par nous reléguer au rang secondaire que nous occupons si honorablement aujourd’hui dans ce pays. Aussi avons-nous le droit de nous méfier de ce mot-là et de trouver tout à fait inopportun qu’on continue à nous en infliger la pratique et la théorie.
La politique intelligente qui consiste à nier l’évidence a fait son temps. On ne se débarrasse pas des miasmes en fermant portes et fenêtres. Les officiels et les officieux répètent à Bruxelles, dans les si justes milieux de la rue de la Loi, que les Wallons mécontents qui crient un peu trop fort sont une méprisable petite bande d’énergumènes, de wallingants, de séparatistes, d’autonomistes exaltés et sans crédit, bref d’empêcheurs de belgiquer en rond, à la mode de chez nous. Oui, c’est toujours ainsi que cela commence. "Ne craignez rien, Madame, ce ne sont que des gueux !" disait Berlaimont. Mais ces gueux-là ont eu la peau de Philippe II. Il était en quelque sorte tacitement convenu que les Wallons ne réagiraient jamais, que cette bonne pâte se laisserait pétrir et enfourner selon les exigences et les convenances de son boulanger flamand et surtout qu’ils se tairaient. Mais nous ne nous tairons plus. Cependant vous êtes minorité ? nous dit-on, et une minorité ça n’a pas grand-chose à dire. Non, mais elle peut gueuler. Et nous gueulerons. Nous avons attendu des années, croyant que les choses s’arrangeraient. Elles ne s’arrangèrent pas. C’est nous qui sommes arrangés. C’est nous qui sommes des têtes de Turcs. On se gaussait de nous déjà avant la guerre (…)
Les Wallons ont cru longtemps que leur docilité, leur complaisante bonne foi pouvaient adoucir l’aigreur d’un régime acharné à les importuner. Ils s’imaginaient que leur condescendance, leur esprit de conciliation les devraient garantir de l’espèce de servage où on rêvait de les ligoter. Mais il est des gens pour qui aménité et tolérance ne sont que gages de faiblesse, et plus les Wallons se montraient soumis, plus on leur demandait de sacrifices.
Les Wallons croyaient que, pour vivre heureux, il fallait vivre cachés, sans faire parler de soi. Ils acceptaient les pires passe-droits, les plus sottes mesures, les plus bilingues des fantaisies gouvernementales, en croyant que ces sacrifices étaient nécessaires à l’unité du pays. On le leur assurait gravement, du reste. On allait leur répétant que de leur sagesse dépendaient l’avenir et la fortune de la nation.
- Quoi ? s’écriait-on lorsqu’ils esquissaient un humble mouvement de réprobation, mais vous allez ruiner la Belgique, mauvaises gens !
Mais, pendant ce temps-là, les Flamands flamingants, encouragés par le silence pesant qui accablait les rives de la Meuse, s’en donnaient à cœur joie de récriminer, de piailler et de crier : "Au meurtre !" tout comme les Alsaciens autonomistes, les Sudètes nazis, les Croates frémissants ou les Catalans au couteau dans la ceinture. Et comme ils criaient très fort, ces Flamands flamingants au gosier de bronze, comme ils savaient fort bien ce qu’ils voulaient, comme ils étaient parfaitement unis, ils obtinrent, petit à petit, ce qu’ils réclamaient audacieusement sans souci de porter préjudice aux Wallons taciturnes ahuris par cette insurrection légale. Ils obtenaient l’Université flamande à Gand en attendant de l’obtenir à Bruxelles. Ils obtenaient l’usage obligatoire du flamand pour tout fonctionnaire résidant en Wallonie. Ils obtenaient une armée essentiellement flamande opposée à une armée wallonne. Car à peine créées, elles se mirent à se regarder de travers. Ils obtenaient que notre bel argent de contribuables modèles allât servir à l’exécution de travaux d’art en Flandre, pendant qu’ici nos routes devenaient des champs d’ornières. Pour ne pas désobliger Gand, pour ne pas mécontenter Bruges, pour ne pas choquer Anvers, pour ne pas vexer Steenockerzeel-Humelghem, on fait enrager à Liège la vache et le marchand.
Ah ! tu ne veux entendre que du français, ma vieille ! Eh bien, tu mangeras du flamand, jusqu’à la satiété, jusqu’à l’indigestion. Et je te donne des circulaires flamandes, et je te colle des inscriptions bilingues… Tu seras bilingue, par ma foi, et même trilingue, à moins qu’Eupen ne me claque dans les mains !
Aux Flamands flamingants, on passait tout, en déclarant que cela leur était dû, tant ce pauvre peuple avait souffert autrefois. Plus ils criaient, plus ils obtenaient. D’une main, on leur jetait ce qu’ils réclamaient, de l’autre on leur imposait silence en disant : - Taisez-vous, vous êtes des factieux. C’est à cause de vous, au fond, que tout cela arrive. Vous opprimez ces pauvres Flamands, de qui vous refusez l’apprentissage de la langue harmonieuse, afin de ne pouvoir répondre aux fonctionnaires d’Herenthals et aux agents de police de Saint-Nicolas-Waes, que nous allons nommer chez vous pendant que vos propres citoyens, stupidement unilingues, s’iront faire pendre ailleurs. (…)
Bref, on a brûlé les yeux au coq wallon, comme à un vulgaire pinson, dans l’espoir, sans doute, de le faire chanter. Il chante, en effet, mais comme un chapon enroué. Mais il voit assez clair encore pour se rendre compte à quoi aboutit cette belle politique. Elle aboutit à Degrelle, aux Waffen S.S., aux Langemark S.S., aux manifestations de Dixmude, aux V.N.V., à une panique nationale, dont le premier effet est de dessécher la grenouille bruxelloise stupéfaite d’apercevoir la mouette vorace infiniment plus menaçante qu’elle ne le supposait.
Quant au coq wallon, traité en parent pauvre, molesté mais non vaincu, froissé mais non abattu, finira-t-il par voir qu’on l’endort pour le mieux plumer ? Les élections approchent. Eh bien tenez ! nous prouverons encore une fois notre magnifique insouciance. Du bout de son bec ulcéré, le coq wallon se refusera à aller ramasser une seule voix sur le chemin de Damas, où on l’engage malgré lui.»
Abel LURKIN, L’amère Belgique, veuve de guerre, Editions de Saint-Hubert, Vervoz-Ocquier, 1945-1946, pp. 58-61.