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Après un naufrage, des rescapés ont trouvé place sur un radeau. L’embarcation est petite,
mais confortable, et contient des provisions pour plusieurs jours. Les naufragés attendent les secours qui ne devraient pas tarder.
Sur la mer, un homme arrive en nageant et appelle à l’aide. On se précipite pour
l’accueillir. On lui fait une place, on lui offre à boire. Il exprime sa reconnaissance à ses sauveteurs. L’ambiance est bonne et la tendance est au partage. « Entre humains, il faut
s’entraider », etc.
Mais voici que trois nouvelles têtes s’approchent du radeau. Des opinions divergentes s’expriment maintenant. « Le radeau n’est pas si grand, les vivres sont limités … », disent
timidement certains passagers, aussitôt blâmés par les autres : « refus d’assistance à personne en danger … passible de poursuites judiciaires ! » On fait taire les
récalcitrants, on se tasse encore. Le radeau est plus lourd…Et l’aspect des sacs de provisions paraît désormais bien rétréci aux yeux qui les fixent.
Ce sont maintenant 5 personnes qui s’avancent en nageant, transies de froid et à bout de forces. Manifestement, une famille entière, père, mère et enfants. L’ambiance sur le radeau a changé. La
discussion est vive. Certains plaident la générosité ; d’autres veulent prendre les rames pour garder les nageurs à distance.
Tous admettent maintenant le risque de couler. Il faut limiter les admissions. Mais comment
établir des critères valables ? Pendant que la discussion se poursuit, d’innombrables têtes nouvelles apparaissent parmi les vagues et nagent lentement vers le
radeau.
Cette scène, on l’aura compris, est une allégorie de la situation des émigrés sur notre planète. Elle veut illustrer la difficulté qu’il y a, quelquefois, à penser la réalité par rapport à
laquelle, il faut bien le dire, nous sommes souvent bien démunis. Chacun d’entre nous est prêt à partager sa nourriture avec ceux qui meurent de faim, à accueillir dans nos Etats de droit
ceux qui sont à la merci de dictateurs cruels et sanguinaires. Nous ouvririons toutes grandes les portes de nos maisons surtout si nous pouvions voir de nos yeux la différence entre le sort de
ces malheureux et le nôtre, nous, les nantis de tant de privilèges.
Mais nous savons que les nombres jouent contre nous et contre notre « bon cœur ». Plus d’un milliard de personnes vivent en dessous du seuil de pauvreté, un nombre qui croît
continuellement. Famine et eau polluée sont leur lot quotidien. L’arrivée parmi nous de centaines de millions d’Indiens, de Pakistanais et d’Africains déstabiliseraient complètement notre
mode de vie et, selon toute probabilité, nous entrainerait tous dans la même misère. Pour rien au monde nous n’accepterions de jouer le rôle du gendarme qui refoule les familles de
« boat people » sans ressources. Mais nous fermons hypocritement les yeux quand les autorités de nos Etats renvoient les réfugiés dans leur pays d’origine.
Cette allégorie n’a d’autre but, je le répète, que d’illustrer notre impuissance à intégrer, dans nos réflexions et notre comportement, cette étrange et parfois cruelle réalité dans laquelle nous
sommes immergés.
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