Dans mon dernier billet de l’année dernière, j’évoquais la fierté d’être, de se dire et de
se sentir Wallon. Et j’y déplorais l’amalgame voulu dans un vague ensemble « francophone », niant ainsi notre identité. « Identité », le grand mot était
lâché…
Hier matin, Jean-Paul Duchâteau, le nouveau rédacteur en chef
de « La Libre », commençait ses vœux par : « Que la nature dramatiquement perverse de certains peuples, de leurs dirigeants et de leurs référents religieux ne répande pas - ou
moins ! - de guerres, d’épurations et de violences de toute nature »…
Etonnant, choquant même, aucun peuple n'est évidemment
naturellement pervers, pas même les allemands sous Hitler, par contre chaque peuple même de longue tradition démocratique peut le devenir: c'est, je crois, la leçon la plus importante à retenir
de la Shoah. Les personnes certes, les idéologies, elles peuvent très facilement être perverses par nature. Pas les identités.
C’est pourquoi le débat français sur l’identité
« nationale » fait tellement écho chez nous.
« Mon pays, c’est la Wallonie » a affirmé Jules
Destrée à plusieurs reprises, ajoutant que : « politiquement, elle est insérée dans un pays plus grand, appelé Belgique, qui participe à la civilisation de l’Europe occidentale ».
Aujourd’hui, la Belgique subsiste et l’Europe qui se structure constitue la principale référence législative dans de nombreuses (trop ?) de matières.
Et pourtant, Destrée n’avait que 23 ans quand Albert Mockel
fait naître le mot dans son sens politique d’affirmation culturelle. Le terme prend très vite sa force politique, puisque dès 1897, Mockel préconise « la séparation administrative complète
de la Flandre et de la Wallonie, avec un parlement pour chacune d’elles », proposant, en complément à cette vision déjà très confédérale, une chambre fédérale où chacun élirait la moitié.
Les Wallons affirment donc l’existence politique de la Wallonie depuis plus d’un siècle (113 ans !). Il est loin d’être inutile de s’en souvenir et il est sain de le rappeler aujourd’hui que
la Wallonie existe institutionnellement sous la forme d’une « Région wallonne » disposant de compétences et de moyens tangibles.
Et pourtant, les Wallons peuplent ces 15000 Km² de la vieille
Gaule depuis bien plus longtemps. Félix Rousseau nous a appris que les Wallons descendent de ces peuples qui ont occupé ces territoires depuis le néolithique, intégrant des apports extérieurs
variés et des révolutions industrielles qui vont forger un terroir. Il ajoute que l’autre élément déterminant de notre identité, c’est la langue romane, et au-delà, la civilisation française à
laquelle nous participons. Fait capital qui explique, comme l’a proclamé Rousseau, notre façon de penser, de sentir, de croire.
Les Wallons n’ont donc pas eu d’identité politique commune
avant le XIX siècle. Leur domaine s’est fait comme la France de Fernand Braudel, de cassures, d’émiettements, de diversité. Une région comme la Wallonie ne s’est pas construite sans un
murissement profond et long de ses différentes composantes politiques, économiques, sociales et culturelles. Tous les grands précurseurs de « l’idée wallonne » en ont été conscients,
même, si comme nous aujourd’hui, ils en ont tous ressenti l’urgence. Nous portons en nous les bagages des générations antérieures, depuis ceux qu’on appelait « Wahla » au sud et à
l’ouest des régions germaniques, ces habitants des marches celtiques dont les successeurs se sont enrichis d’apports extérieurs. Mais il ne faut pas s’y tromper, si la Wallonie existe aujourd’hui
dans son autonomie régionale, c’est au peuple wallon et à une poignée de militants qu’elle le doit. L’un comme les autres, profondément attachés aux principes de la liberté et de la
démocratie. Et militer, cela exige du recul, de la
patience, de la réflexion, de la mémoire. Il faut s’inscrire dans le temps.
Nous avons donc bien une identité qui nous relie, même s’il
n’y a jamais eu d’aspiration à devenir une nation.
Une nation, c’est autre chose, c’est une volonté de vivre en
commun, un plébiscite de tous les jours comme l’écrivait Renan. Au-delà de leur identité dont Félix Rousseau a bien cerné les caractéristiques, les Wallons, vivent dans un empilement d’identités secondaires construites, récentes et parfois contradictoires avec leur nature, la « francophone belge », la Belgique, l’Union européenne.
Toutes constructions humaines et politiques artificielles qui ont l’avantage d’être imprécises. J’entendais récemment le premier ministre luxembourgeois Junkers affirmer, au micro de l’excellent
Bertrand Henne, que l’Union européenne ne remplacera jamais les nations. Ce sont donc des constructions politiques auxquelles il est facile d’adhérer. Ça ne mange pas trop de pain. Il suffit de
voir avec quelle indifférence les électeurs participent aux scrutins obligatoires.
Ce n’est donc pas d’identité « nationale » qu’il
faut parler. Mais bien de culture, de cohésion sociale, politique et surtout démocratique, bref de tout ce qui fait l’identité. C’est là que la phrase de Jean-Paul Duchâteau citée en début de
billet pourrait faire sens. Mais ce n’est pas l’appartenance ou l’adhésion à une idéologie (et les religions sont des idéologies) qui fait un peuple et une identité. Les idéologies, les
religieuses comme les autres, sont perverses par nature puisqu’elles ramènent tout à elles, à l’exclusion de toutes les autres et des caractéristiques qui font les peuples, de
leur diversité et leur identité. C’est là qu’est le malaise derrière le débat sur l’identité nationale, ce n’est pas cette dernière qui est en cause, mais ce que certains proposent pour
la remplacer.
Et comme nous sommes en tout début d’année, je voudrais vous
offrir cet extrait de « l’Offrande wallonne » d’Albert Henry :
« Ce paysage n’abêtit ni n’exalte, ni n’abat l’âme, n’endort ni n’emporte, ce paysage aère l’âme.
On dirait
que dans le jeu des lignes lumineuses est passé quelque chose des habitudes séculaires et des gestes essentiels, quelque chose de la simplicité des tâches primordiales et de l’amitié des hommes
et de la nature ».
Bonne année !
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