Je viens de relire l’excellent essai de Francis Walder : « Saint-Germain ou la
négociation » qui relate d’une manière romancée la négociation ayant abouti à la paix de Saint-Germain, signée en 1570, mettant très provisoirement fin à la guerre entre les protestants et
les catholiques. L’auteur y dresse un intéressant « portrait du négociateur », montrant ses finesses, ses roueries, ses astuces. Sous la prudence des personnages et la sobriété du
récit, on entrevoit des passions immenses et féroces. La paix sera de courte durée puisque deux ans plus tard a lieu le massacre de la Saint-Barthélemy qui y met un
terme.
Et, en matière de négociations boiteuses, je ne peux que faire le rapprochement avec ce que Bart De Wever a dit un jour : « La Belgique n’est plus qu’une conférence diplomatique
permanente entre deux pays »… Phrase terrible, mais si juste.
Quels que soient les défauts - ou les qualités, soyons de bons comptes – des politiciens
d’aujourd’hui, ce qui les handicape c’est surtout qu’ils n’ont pas vraiment de pays à gouverner. Leur pays est séparé en deux entités qui évoluent de manière totalement indépendante. Comment dans
ces conditions former pour lui un seul gouvernement. C’est pratiquement impossible ou pour rejoindre le propos de De Wever, comment voulez-vous doter une conférence diplomatique d’un gouvernement
stable et efficace ?
Le problème de la Belgie-que, c’est, en effet qu’elle est formée de deux nations (au moins…)
et que les institutions ne sont pas adaptées à cette situation. On s’obstine depuis des années à adapter la réalité aux institutions, alors qu’il faudrait plutôt adapter les institutions à la
réalité.
Passions immenses et féroces écrivais-je ci-dessus. Il suffit de voir la guerre entre le
Cd&V et l’OpenVLD. Cette stratégie de l’OpenVLD de bloquer la situation pour couler le CD&V alors que cela risque de le couler lui-même pour se rendre compte de l’impasse dans laquelle la
Belgie-que se trouve. Les wallons et Bruxellois francophones, comme d’habitude, sont absents du débat. Certes, pour faire illusion et sans trop y croire, on a bien évoqué la possibilité de
proposer Reynders au poste de premier ministre ce qui a fait immédiatement réagir le PS, mais ce n’est qu’une péripétie pré-électorale locale. Il n'y a plus d'intérêt supérieur là-dedans en
dehors de celui des partis.
Oui, nous vivons dans des Etats différents. Les gouvernements régionaux fonctionnent assez
bien dans les compétences qui sont les leurs. Les mêmes mots ne désignent pas toujours les mêmes concepts quand on franchit la
frontière lingusistique : sur de nombreux points, les pratiques administratives et judiciaires de Flandre s'écartent des nôtres... Et la
crise fédérale n’a que peu d’influence sur notre vie de tous les jours.
L’analyse de De Wever est donc tout a fait correcte: la Flandre et la Wallonie sont en réalité deux pays, deux nations, chacun avec sa propre culture, ses propres medias, sa propre opinion
publique. Est-ce grave ? Pas du tout. Rien n’empêche (et n’empêchera) des liens économiques (ou même d’amitié) entre les habitants et les entreprises de ces différentes nations. Comme c’est déjà
le cas avec d’autres puisqu’il y a peu de rapports entre les rapports individuels et les rapports collectifs liés aux intérêts nationaux.
Actuellement, l’incompréhension est telle que lorsque des entreprises flamandes s’installent
en Wallonie, elles n’engagent que des Flamands, persuadés que sont leurs dirigeants que les Wallons et autres francophones sont des crétins (voir les résultats des tests PISA et autres dont on a
monté les résultats en épingle dans la presse flamande). Pire, alors que les Flamands choisissent de désapprendre le français comme seconde langue, préférant l’anglais, la connaissance du
néerlandais progresse spectaculairement (dramatiquement) jusqu’aux extrémités de la Wallonie sous la pression d’une hystérie médiatique (la pub pour la « Nederlandse Academie » !)
relayée par l’angoisse de parents mal informés.
Voilà où nous aura mené la Belgie-que, à un manque d’identité, à un point tel que si nous n’y prenons garde, le français aura tendance à disparaître - autant à Bruxelles qu’en Wallonie -
pour des questions de survie économique. Le néerlandais deviendra la langue de travail partout avec l’anglais. On prévoit ainsi déjà qu’à court terme, 80% des bruxellois vont
choisir l’enseignement néerlandophone mieux coté et surtout garantissant un emploi auprès de sociétés flamandes, ces dernières avouant elles-mêmes réaliser des quotas maximum de
francophones en leur sein…
Ou bien on entérine cette situation, ou bien on résiste et il faut le faire vite, parce que la séparation sera un processus complexe.
En attendant, la solution rapide (d’urgence) de l’adaptation des institutions à la réalité
ne demande que l’application d’une formule simple et élégante, l’application de l’article 35 de la Constitution. Fédéraliser un maximum de compétences. Rendre les Communautés (pour la Flandre) et
les Régions (pour la Wallonie) responsables sur le plan fiscal. Donner des moyens aux politiques de mettre en place les solutions adaptées aux problèmes sociaux qui ont du sens chez nous, sans
toujours devoir tenir compte de l’opinion publique de l’autre cote de la frontière linguistique (les problèmes sociaux, par exemple, sont différents). Ou mieux encore... vous connaissez mon avis !
L’histoire récente de la Tchécoslovaquie a démontré que l’autonomie a
été avantageuse pour les deux nouvelles nations. Et c’est la Slovaquie, qui était économiquement la plus faible qui en a profité le plus.
Mais, franchement, j’ai des doutes sur la capacité de nos dirigeants à avoir le courage de
faire les choix qui s’imposent. On ne peut, en effet, que douter des qualités visionnaires de notre classe politique. Un coup d’oeil sur la pantalonnade du groupe Wallonie-Bruxelles ne laisse
pas beaucoup d’illusion. On peut toujours rêver, mais peut-être découvriront-ils un jour que l’intelligence peut payer aussi électoralement…
Pour terminer, je vous invite à relire cet
entretien - qui reste d'actualité - de Vincent Rocour
avec François Perin et qui reste toujours d’actualité : « Supprimer ce pays qui ne tient pas debout ».
Ce dernier y estime que la Belgique est à bout. Tirons-en les
conclusions.
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