Joseph HENROTTE, ancien directeur au CESRW, ancien responsable du service d’études de
la CCMB et ancien secrétaire politique du Rassemblement Wallon de l’arrondissement de Liège vient de publier le texte suivant. Même si je ne partage pas ses propositions, l'analyse qui les
précède est un excellent rappel pour tous ceux qui "prennent l'Histoire en marche"...
Jusqu’il y a peu, les Flamands ne s’intéressaient qu’à l’« autonomie culturelle » pour
lutter contre l’usage du français et se servaient avec allégresse de l’Etat Belge pour dépouiller la Wallonie de ses ressources et de ses emplois. Ils exigent à présent la régionalisation de
toute l’économie, de la fiscalité et de la politique sociale...
La Wallonie en revanche, qui avait péniblement
obtenu un début de régionalisation et commençait enfin à relever son économie, ne veut plus rien régionaliser et s’accroche au
statu-quo.
Quant aux Bruxellois ils continuent a
s’imaginer qu’ils dirigent la Belgique et, en essayant de jouer sur tous les tableaux, n’en finissent pas de perdre.
La confusion est totale et les enjeux sont
brouillés. On ne comprend plus.
Il serait temps que les francophones
commencent à réfléchir pour voir où se trouvent leurs intérêts et à agir en conséquence face aux exigences flamandes de réformes institutionnelles.
En 1830 la Wallonie était déjà entrée de plain
pied dans la révolution industrielle et disposait d’un potentiel de développement considérable. Elle doit en grande partie à la Belgique ses difficultés économiques actuelles. A peine débarassée
de la tutelle hollandaise, elle a dû subir le centralisme bruxellois et la domination flamande sur la Belgique. Ce dernier point est très important pour comprendre la situation actuelle, c’est
pourquoi, il est utile de s’y attarder quelque peu.
Le mécanisme de la domination
flamande.
1°)
La loi du nombre.
Le mécanisme est arithmétique. Les flamands
représentaient 57% de la population belge en 1920 date de l’instauration du suffrage universel des hommes. Ils avaient donc la majorité absolue des
électeurs et une large prépondérance numérique dans les partis dominants (qui à cette époque sont encore unitaires). On peut dire que les démocrates et socialistes wallons, qui ont lutté
pour le suffrage universel pur et simple et l’accroissement du rôle de l’Etat, ont involontairement tressé la corde avec laquelle on les a
pendus.
2°)
La trahison de la bourgeoisie francophone,.
Le deuxième mécanisme est lié à la désertion
progressive de la classe dirigeante wallonne et francophone. Largement délocalisée à Bruxelles par le centralisme financier et politique de la Belgique, elle a eu tendance à se désintéresser de plus en plus du sort des Wallons. Ce désintérêt résulte de la mécanique
politique : les Flamands dominent le Parlement mais ils savent se servir du français pour convaincre les francophones de leurs partis.
Quel est leur discours ? Dans le passé on
a montré une Flandre rurale et sous-industrialisée, avec de nombreux chômeurs justifiant un rééquilibrage et on a culpabilisé les francophones avec
les pauvres flamands qui doivent venir travailler dans leurs champs et leurs usines. Aux catholiques (CVP-PSC) on a expliqué que les flamands sont quand même beaucoup plus chrétiens que les
wallons et qu’il faut en tenir compte dans l’intérêt du parti. Aux patrons on a vanté des travailleurs flamands plus dociles, moins revendicatifs et surtout moins socialistes.
A tous les francophones on a fait comprendre que n’étant pas bilingues, ils sont inférieurs et doivent limiter leurs ambitions politiques. Il est incontestable que ce discours a bien fonctionné
au point qu’on peut se demander quelle force politique défend encore les intérêts wallons ! Eh bien, à peu près personne, car même les socialistes ont été souvent plus préoccupés de se
positionner pour accéder au pouvoir que de défendre la Wallonie.
La conjonction de ces facteurs explique
pourquoi le nationalisme flamand a toujours trouvé auprès des dirigeants francophones le soutien politique lui permettant de dominer l’Etat et d’assurer la prépondérance de ses intérêts.
C’est d’ailleurs dans ces milieux francophones bourgeois et dans les quartiers huppés de Bruxelles et de Wallonie qu’on a vu, pendant la dernière
crise gouvernementale, le drapeau belge apparaître aux balcons et aux fenêtres. Certains n’ont encore rien compris.
L’intérêt économique de la
Wallonie
L’histoire nous apprend qu’en matière
économique, la Wallonie a tout à gagner de dépendre le moins possible des décisions de l’Etat belge.
En 1914, la Wallonie était la troisième
puissance industrielle du monde. Cent ans plus tard elle est largement en dessous de la moyenne des 27 pays de l’Union Européenne. Pourquoi ? à cause du centralisme belge et de la partialité
de l’Etat.
Les fondateurs de la Belgique, imprégnés de
l’exemple français (de l'époque ndlr), nous ont donné une constitution instaurant un Etat très centralisé. Ils s’imaginaient que « l’union ferait la force ». En conséquence, la
plus grande partie de la valeur ajoutée wallonne a été aspirée vers Bruxelles pendant 150 ans pour être mise à la disposition de la haute finance bruxelloise et de l’Etat belge. L’un et l’autre
l’ont investi massivement en Flandre et se sont révélés de plus en plus indifférents aux intérêts wallons.
Le soi-disant « miracle économique
flamand » résulte essentiellement de cette exploitation de type colonial exercée depuis un siècle sur l’économie wallonne par la haute finance bruxelloise et l’Etat belge. Prélevant
systématiquement la plus-value wallonne ils ont scandaleusement favorisé la Flandre dans leurs investissements. Pendant un temps, certes, on pouvait parler de rattrapage et les Wallons y ont
d’ailleurs souscrit, mais assez vite on s’aperçut que pour beaucoup de Flamands, il s’agissait bien d’appauvrir la Wallonie et d’affirmer leur supériorité.
Les nombreux responsables wallons qui se sont
sincèrement préoccupés du sort des ACEC, de la FN, de Cockerill, de Clabecq, de Boël, de Glaverbel, du Val St Lambert, de Durobor, d’Intermills, de
Fairey, des ateliers de la Meuse, de CMI et de tant d’autres dossiers wallons d’entreprises en difficulté où on n’avait plus investi depuis longtemps et ceux qui ont tenté de développer les
aéroports de Bierset ou de Charleroi, la gare routière d’Houdeng, de faire sauter le bouchon de Lanaye, de réaliser l’autoroute de Wallonie, d’électrifier et d’améliorer la dorsale wallonne et de
tant d’autres dossiers … tous ces wallons se rappelleront les obstacles rencontrés, les barrages mis aux initiatives, les priorités contraires exprimées sans vergogne au niveau politique. C’était
la conséquence directe de la domination flamande sur l’Etat. Quant aux « holdings » privés belges, longtemps dominants en Wallonie (Société Générale, G.B.L. et autres Sofina) ils
consacraient plus d’énergie à flamandiser leurs cadres qu’a définir des stratégies de développement et, quand leur médiocre gestion leur permettait un investissement significatif, ils décidaient
toujours de le faire dans le nord du pays.
Les grèves de 1960-61 étaient un appel au
secours de la Wallonie. Cet appel n’a évidemment pas été entendu par les dirigeants belges, ni même, hélas, par les travailleurs flamands. Elles ont
cependant sonné le réveil politique des Wallons, qui, après un long combat, a débouché sur un début de « régionalisation » permettant aux wallons de décider eux-mêmes dans certaines
matières, notament économiques.
Le résultat a été assez spectaculaire. Malgré
des compétences gestionaires restreintes et des moyens financiers très limités, la région wallonne est petit à petit arrivée à réorienter ces
dossiers vers des solutions positives. Qui parle encore aujourd’hui de Glaverbel, de Cockerill, de CMI, de Duferco, de la FN, d’Alstom, d’AMOS, de Techspace Aéro ou de la
Sonaca, comme de canards boiteux qu’il aurait fallu fermer depuis longtemps ? C’est au contraire y investir qu’il aurait fallu faire depuis longtemps. Hélas, la Générale et De Saeger
préféraient investir en Flandre.
Aujourd’hui, si on regarde
l’évolution des exportations, des créations d’entreprises, des investissements belges et étrangers, le développement des
infrastructures ou de la recherche on constate une nette amélioration des résultats par rapport à l’époque de la Belgique unitaire. Si la régionalisation a permis, malgré une gestion assez
médiocre, de sauver l’essentiel pour la Wallonie, il est clair qu’il faut continuer dans le sens de l’autonomie et surtout ne pas revenir en arrière.
L’existence de Bruxelles est un autre aspect
économique important pour le développement wallon. Il est clair que si une métropole internationale comme Bruxelles pouvait cesser d’être un facteur d’aliénation pour devenir un soutien actif du
développement de la Wallonie, cela renforcerait considérablement son potentiel économique. Bruxelles est de facto, la capitale économique de la Wallonie. C’est là que depuis longtemps sont
concentrés le pouvoir économique et financier, les sièges et la direction des principales entreprises et nombre de ses élites culturelles et scientifiques ; c’est là que vivent ou
travaillent un grand nombre de ses cadres dirigeants. Elle n’est pas par hasard à plus de 90 % francophone, car les Flamands y ont beaucoup moins sacrifié que les Wallons. Hélas, la capitale a
longtemps exercé sa fonction comme une marâtre, exploitant Cendrillon. Depuis un certain nombre d’années, elle semble toutefois prendre conscience de la réalité du nationalisme flamand pour
s’interroger sur son avenir et sur sa vraie fonction.
Une des clés de l’avenir est la
suivante : que va faire la bourgeoisie francophone de Bruxelles ? Va-t-elle continuer à se bercer d’illusions en imaginant qu’elle est la classe dirigeante d’une Belgique
mythique ? ou acceptera-t-elle de voir qu’elle n’exerce en réalité du pouvoir que sur la Wallonie et qu’à ce titre elle est largement
responsable de son déclin passé et de son développement futur ? Si la lucidité et le sens des responsabilités l’emportaient et si Bruxelles voulait réellement devenir une
métropole « wallonne », les conséquences pour eux et pour nous seraient considérables.
L’intérêt
politique de la Wallonie.
La domination flamande a également eu de
lourdes conséquences dans le domaine politique.
L’exemple le plus flagrant, dont on vit encore
les conséquences aujourd’hui, est la façon dont a été « clichée » la frontière linguistique. Après le refus (non sanctionné) du recensement prévu par la loi , cette législation de 1963
a été un véritable coup de force politique flamingant. Seuls une dizaine de parlementaires wallons l’ont d’ailleurs votée. Son résultat a été
l’annexion à la Flandre de nombreuses communes à large majorité francophone, comme les Fourons ou la périphérie, l’octroi de facilités linguistiques à des minorités flamandes de moins de 2% et le
refus de ces mêmes facilités à des minorités francophones de plus de 30 % , des garanties exorbitantes de représentation politique accordées aux Flamands de Bruxelles mais des droits
élémentaires refusés aux francophones de Flandres ; l’interdiction d’utiliser le français dans les églises, les entreprises, les conseils communaux, les marchés, l’expulsion de l’Université
catholique de Louvain. Au plan administratif on peut citer les lois successives sur l’emploi des langues, les grandes campagnes de flamandisation dans l’armée ou la diplomatie, sans parler du
système des compensations et des clés léonines de répartition des dépenses publiques, qui ont coûté des milliards à l’Etat et des miliers d’emplois aux francophones.
Enfin, je n’ai aucun respect pour les
« parvenus », qu’ils soient socialistes ou pas, et je trouve très dommageable pour ma région d’avoir des responsables politiques d’un
niveau aussi médiocre. Mais à qui la faute sinon à la trahison des élites wallonnes qui se sont détournées de la Wallonie ; sinon à la haute finance bruxelloises qui a constamment joué
la carte flamande ; sinon à la classe politique francophone qui s’est systématiquement déculottée devant tous les diktats flamands ? « On rentre dans les Wallons comme dans du
beurre » disait Théo Lefèvre. Est-ce qu’un Wallon capable et ambitieux peut s’orienter vers une fonction politique en sachant qu’il n’accédera
jamais qu’à un rôle subalterne a moins de renoncer à défendre réellement sa région ? Si on en a vu hélas beaucoup trop prendre ce chemin peu glorieux, la plupart ont préféré d’autres
métiers.ou se sont tournés avec succès vers des carrières internationales voire l’émigration. Les parvenus, eux, se sont contenté d’occuper sans gloire et avec des ambitions dérisoires le
terrain laissé vacant. La pauvreté croissante de la région et le manque de perspectives ont ensuite favorisé un clientélisme désastreux. Suis-je trop
optimiste en estimant que sur ce plan là également la régionalisation a favorisé une amélioration ?
Il est temps maintenant de regarder
l’avenir.
L’avenir.
Aujourd’hui, les nationalistes flamands sont
en face d’une double réalité qui les amène à reconsidérer leurs objectifs :
- ils n’ont
plus grand chose à tondre sur le dos des wallons,
- ils ne
dominent plus aussi facilement un Etat belge devenu fédéral.
C’est pourquoi, sous la
pression du patronat, ils réorientent leurs exigences institutionnelles vers le domaine socio-économique, revendiquant de nouvelles compétences
et la récupération des soi-disant transferts de la Sécurité Sociale. Le but avoué est de mener une politique de droite, néo-libérale avec allégement
des charges sociales et fiscales des entreprises, flexibilité du travail, privatisations, limitation de la durée du chômage, etc.
Pour la Wallonie, ce projet anti-social est
inacceptable, mais représente une occasion a saisir pour s’extraire encore davantage de la tutelle flamande et pouvoir décider par elle-même. C’est
également l’occasion d’exiger en retour des contreparties politiques et financières concrètes.
Je considère avec Philippe Moureaux que
l’hypothèse confédérale voulue par les Flamands peut être bonne pour la Wallonie, sous certaines conditions que je vais énumérer et qui
devraient guider les négociations à venir :
* Rectifier la frontière
linguistique pour en faire une ligne de démarcation politique viable. Pour cela il faut consulter la population des communes contestées (avec une
minorité linguistique d’au moins 25%) sur la région à laquelle elles souhaitent appartenir. Ėgaliser le droit aux facilités de toutes les minorités. Assurer la liberté linguistique dans tout le pays.
* Imaginer une forme d’Etat
Wallonie-Bruxelles sur base des deux régions, dans la ligne de la proposition Demotte-Piqué.
* Rendre la Belgique réellement paritaire.
Transformer le Sénat en une vraie chambre des Etats et instaurer le principe de la double majorité pour
toutes les décisions législatives confédérales.
* Rétablir la démocratie à Bruxelles en
restaurant le principe « un homme, une voix » : supprimer les listes linguistiquement séparées, les quotas de représentation ou de présence dans les exécutifs sur base linguistique,
tout en maintenant bien entendu la liberté linguistique et le caractère bilingue de la Région . Eventuellement, un système de sous-nationalités culturelles pourrait être envisagé pour autant
qu’il n’entraîne aucune discrimination socio-économique ni politique.
* Revoir en profondeur les lois de financement
en tenant compte des charges réelles. Prévoir une dotation spéciale pour la Wallonie en dédommagement des graves carences de l’Etat Belge dans le passé.
Enfin, pour améliorer l’image que les Wallons
ont d’eux-mêmes et démontrer leur aptitude au bilinguisme, je souhaiterais que le nouvel Etat entreprenne une action spectaculaire et à long terme en faveur de la langue wallonne. On était déjà
allé très loin, au début du XXème siècle dans la fixation de la grammaire et de l’orthographe wallonnes et depuis cette époque il y a eu en permanence des écrivains, des linguistes, des comédiens
et même des humoristes wallons pour entretenir la flamme. Certes il ne s’agit pas de remplacer le français auquel désormais, au prix de durs efforts,
tous les wallons sont attachés, mais de permettre au grand nombre de se refamiliariser avec la langue maternelle de ses aïeux. Ces dernières années
ont montré un regain sensible de l’intérêt pour le wallon. Il serait utile de le valoriser.
Conclusion.
La Wallonie est comme une bonne fille qui a eu la malchance d’épouser un macho prétentieux et abusif, qui , après avoir fait main basse sur sa fortune, n’a
cessé de la brimer et de la rabaisser, en la confinant dans des tâches subalternes et en sabotant ses initiatives. Malgré ce
mauvais traitement, la pauvre fille a pourtant réussi à garder un caractère jovial, à rester ouverte et accueillante et à transmettre à ses enfants de belles et grandes qualités humaines. Tous
comptes faits, notre petite Wallonie ne s’en est pas si mal tirée .
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