Depuis des décennies, les souverains qui se sont succédé à la tête du pays n'ont eu de cesse de s'ériger en remparts contre ces inlassables volontés de dépiautage de l'État. Sans doute est-ce de nouveau ce qu'a voulu faire le roi Albert II dans son discours de cette fin d'année. Mais cette fois, le ton - et peut-être aussi un peu le coeur - ne semblaient pas y être.
D'abord, parce qu'en centrant son discours sur le seul et unique thème communautaire, il a participé, malgré lui, à y donner un effet de loupe que rien ne justifiait dans l'actualité. La Flandre, sans doute, prendra tôt ou tard sa revanche de sa défaite dans BHV. Mais elle donne, pour l'heure, une image de mise en retrait qu'il était maladroit de casser.
Ensuite, parce qu'en faisant précéder son attendu rappel d'un refus du séparatisme d'un énoncé peu passionnant de son agenda de l'année écoulée, le Souverain a donné l'impression d'être à bout d'arguments. Rien ne sert de refuser par principe. Il faut convaincre. Donc argumenter. Sous peine, alors, de renforcer les convaincus.
Enfin, l'absence totale de référence à l'actualité de ces dernières semaines n'aura cessé d'étonner. Des sans-abri meurent de froid. La pauvreté et la solitude n'ont jamais fait autant de victimes. La crise économique perdure. Et les moeurs politiques, au Sud, ne cessent de s'enliser dans des pratiques révulsantes, dénaturant chaque jour un peu plus la démocratie.
En l'oubliant, en l'occultant, le Roi, en ce Noël 2005, aura laissé plus d'un citoyen sur sa faim. Pour tout dire, il a déçu.
Christian Carpentier
© La Dernière Heure 2005
Pareil pour Luc Delfosse dans « Le Soir »
« Albert II et le syndrome de Blanche-Neige »
En confondant Noël et les Béatitudes, Albert II a sans aucun doute prononcé son discours le plus décalé et le plus contre-productif de son règne.
D’où le Palais tient-il avec une telle certitude que la convivialité, la gaieté et l’entente, qui ont (forcément) caractérisé les festivités 175-25 auxquelles participait le Roi, ont valeur de credo général ? Sur quels critères objectifs assène-t-il que malgré les obstacles, le désir de mieux vivre ensemble est réel ?
Sire, il faut regarder ce pays dans le blanc des yeux plutôt que de verser dans le syndrome de Blanche-Neige. La Belgique n’est pas ce royaume de bonheur et d’équité où les miel et le lait coulent équitablement à flots des deux côtés de la frontière linguistique. Ni même en leur sein. Un pays digne d’une Babel rêvée, où chacun empoignerait sa chacune pour entamer une (belle) gigue effrénée.
Sire, où voyez-vous que la solidarité, le respect sont encore les vertus qui nous guident ? Votre causerie béate de Noël fait furieusement penser à l’incantation inaugurale de… Guy Verhofstadt. C’était il y a six ans, c’était hier. Outre une percée sur les questions éthiques, le jeune Premier promettait de faire souffler la raison sur les questions communautaires. On allait voir ce qu’on allait voir. C’est tout vu ! Une coalition plus tard, l’avancée éthique est considérable, le gouffre communautaire béant.
Sire, ce pays est au bord de la déchirure malgré quelques signes courageux et rafraîchissants qui émanent des milieux universitaires et culturels et d’une partie de la population, fervente et apeurée. Les forces de la haine s’y portent comme un charme et nous promettent de « crever ». Elles forment une puissante alliance objective avec ces arrogants qui, au nom d’un réalisme de nouveaux riches, nous ont déjà objectivement largués.
Sire, il faut hélas être aveugle pour ne pas voir que le divorce est annoncé. Place au scénario confédéral où ne subsisterait qu’un minuscule tronc commun « reliant » des Régions indépendantes.
Non que nous en rêvions. Au contraire. Mais, en politique comme en affaires, les vrais contes de fées ou la méthode Coué sont absolument inopérants.
° © Le Soir
Et enfin l'éditorial de Jean-Paul Duchâteau dans « La Libre Belgique »
« Un discours royal mal inspiré »
Les discours royaux (de Noël et du 21 juillet) sont généralement des moments forts de notre vie en commun. En une douzaine d’années de règne, Albert II a trouvé les mots, dans les différentes langues nationales, pour dire des choses fortes qui servent de balises, d’utiles rappels ou encore d’objectifs volontaristes pour le pays, ses habitants, ainsi que ses responsables politiques. (…)
Aussi, quand le Roi passe à côté de son sujet, comme ce fut le cas en cette veille de Noël, la déception est au rendez-vous.
Certes, on comprend qu’Albert II n’ait pas voulu tourner la page 2005 sans évoquer le 175e anniversaire de la Belgique, et la multitude de cérémonies que ses concepteurs avaient programmées. Si elles ont souvent été des réussites populaires, elle sont aussi parfois revêtu un caractère artificiel, voire exagérément pompeux.
Et puis, très franchement, ce ne sont pas ces rassemblements, aussi spectaculaires fussent-ils, auxquels penseront une majorité de Belges quand ils évoqueront 2005. Y voir, comme le fait le Roi, le signe que chaque Région ou Communauté ayant acquis une large autonomie, souhaitait se rapprocher des autres d’une façon nouvelle pourrait relever de la méthode Coué, si on rappelle notamment les mois de turbulences dus à l’avenir d’un certain arrondissement.
Certes encore, le Roi souligne (et pour la seconde fois dans un discours public) les sondages montrant qu’une immense majorité des Belges rejettent le séparatisme. Mais, à trop y insister, il y a là un double risque. D’abord, celui – désagréable - de paraître opposer le pays réel (la population) au pays légal, dont une partie des élites, politiques et économiques, serait tentée par la séparation. Ensuite, celui de s’exposer un jour à un profond embarras (au moins), si dans l’émotion de quelque échauffement communautaire, il se trouvait deux ou trois sondages successifs pour témoigner à l’inverse de l’envie majoritaire d’une communauté de s’affranchir du cadre de la Belgique.
La réalité est trop complexe pour qu’on appuie ses convictions sur des sondages, aussi clairs apparaissent-ils.
© La Libre Belgique
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