La chronique de Bart De Wever au journal flamand « De Standaert » (et reprise par « Le
Soir » !) consacrée à la collaboration a fait couler beaucoup d’encre et de salive. Sans revenir sur les aspects politiques de son message, ce dernier et les réactions qu’il a suscité montre
qu’il faut bien comprendre que la crise belge est bien plus qu'une querelle de communautés, elle est le choc de deux principes fondamentaux. De deux visions du monde, de deux conceptions de la
Nation. Je ne reviendrai pas sur le billet précédent que j’y avais consacré.
Il n’empêche, Bart De Wever a soulevé un lièvre. Aveuglés par leur souci de maintenir un avenir bien
improbable pour la Belgique en diabolisant les propos, certes provocateurs, commentateurs politiques, journalistes et politiciens ont perdu une occasion d’ouvrir le débat sur la réalité de la
collaboration. Comme pour Leterme jadis, vous dites De Wever et les voyants rouges s’allument…
On connait les chiffres (*) de la répression individuelle :
- Entre septembre 1944 et la fin de l'année 1949, 405.067 inculpations ont été ordonnées pour des actes de collaboration.
- 288.101 de ces dossiers (soit 71 %) ont été classés sans suite.
- 59.712 (15 %) ont débouché sur un non-lieu.
- 57.254 (14 %) ont donné lieu à des poursuites pénales.
- 53.005 Belges seront finalement condamnés pour faits de collaboration avec l'occupant allemand.
- L'emprisonnement à perpétuité a été prononcé contre 2.340 personnes.
- 2.940 condamnations à mort seront prononcées. La majorité des condamnés à la peine capitale seront finalement graciées.
- 242 collaborateurs ont été exécutés. Parmi eux, il y a Victor Matthijs et José Streel, le chef officiel de Rex durant l'occupation nazie et
l'idéologue du mouvement rexiste.
- 43.093 Belges ont perdu leurs droits civiques et politiques dans le cadre de l'épuration.
- Plusieurs milliers d'ex-collaborateurs s'enfuiront, souvent avec leur famille et la complicité de réseaux nazis - ou catholiques - et des services
secrets occidentaux, à l'étranger : en Allemagne, en France, en Espagne, en Afrique du sud, en Amérique latine...
- Parmi les 2.895 condamnations à mort et les 2.340 condamnations à la perpétuité, respectivement 1.693 et 501 furent prononcées par
contumace.
Mais ce n’est là que les chiffres de la répression individuelle. Je ne reviendrai pas ici sur la différence de traitement des collabos entre la
Wallonie où la répression fut plus importante et les autres Régions. Tout ça est connu et publié.
Il y a autant d'études sur la collaboration en Wallonie qu'en Flandre. Ce qui
n’est pas souvent souligné c'est le fait que si la collaboration en Wallonie a été aussi importante qu'en Flandre, elle n'a pas du tout été du même type, ne recrutant pas dans les mêmes
classes sociales, ni au même moment ( ce qu'a bien mis en évidence Collignon, l'historien wallon du CEGES).
A ce sujet, un livre à lire - neutre, parce que rédigé par un américain avec un
regard extérieur - c'est celui que Martin.Conway a consacré à Degrelle et à la collaboration en Wallonie (Degrelle, les années de collaboration, 1940 - 1944 : le Rexisme de guerre – Ottignies
1994). Il y explique très bien que les Allemands au début de la guerre n'ont pas pris Degrelle au sérieux sentant sans doute aussi qu'il était un peu isolé et peu crédible. Au contraire des gens
du VNV.
Les rexistes n’ont commencé à intéresser les Allemands qu’au milieu de la guerre
(le pouvoir en Allemagne passant de plus en plus à la SS), au moment où le VNV lui, se posait la question de savoir si la collaboration était vraiment dans l'intérêt de la Flandre. A ce moment,
une structure flamande comparable à Rex en Wallonie (De Vlag), marginale comme Rex l'était s'est plus ou moins substituée au VNV. Ce qui rend aussi différente la collaboration en Wallonie c'est
que, militairement, elle était moins forte que la Résistance.
Si les rexistes pouvaient compter sur les Allemands, la Résistance a empêché la
collaboration, en intimidant les collaborateurs ou carrément en les tuant (Conway estime, par exemple, que dans les derniers mois de la guerre, la Résistance assassinait un collaborateur à peu
près tous les jours dans la Région de Charleroi…).
De Wever insiste sur la collaboration, mais évite soigneusement de parler de la
Résistance. Là, la différence de comportement entre les régions a été plus que significative.
On le voit, si De Wever n’a pas nécessairement tort de dire que l'histoire de la
Wallonie durant l'occupation n'est pas nécessairement assez bien connue et que l'on peut l'étudier, il est essentiel de la différencier complètement de ce qui s'est passé en Flandre. De fait cela
a été complètement différent et là aussi, il faut sortir du cadre (de l’amalgame) belge pour réellement comprendre. Déjà à l’époque, la Wallonie était une société bien différente de la Flandre
et, d'une certaine façon, elle ne pouvait pas collaborer comme la Flandre. Ce qui a été démontré après la guerre quand elle s'est insurgée contre Léopold III ce qui demeure un chapitre de
l’histoire de la Résistance.
Nous sommes vraiment très différents des
Flamands. Ce qui ne veut pas dire meilleurs qu'eux. Ces différences sont normales entre peuples différents.
Quand je dis que De Wever a soulevé un lièvre, c’est celui dont personne n’a parlé (ou n’ose parler). En réalité, les autorités publique st
économiques de la Belgique officielle ont collaboré d'une manière indigne pour une démocratie. C’est un des épisodes qu’on occulte dans ce pays depuis 1945. Les archives concernant cette époque
ne sont pas publiées. Si mes souvenirs sont bons, elles sont sous scellés jusqu’en… 2045.
Les secrétaires généraux des ministères étant dotés d'un pouvoir analogue à celui de ministress, ce qui avait été décidé par le gouvernement Pirlot-Spaak, la collaboration
administrative maximale a été la règle des autorités qui n'entendaient certainement pas se poser trop de questions alors que par ailleurs, la collaboration économique battait son plein.
La Belgique officielle n’a ainsi jamais fait son
auto-critique. Comme l’a écrit quelqu’un un jour : « la guerre révèle l'âme d'une société ». Peu de publications sont venues en
support à cet indispensable devoir de mémoire. A part – à la demande du Sénat – « La
Belgique docile », une étude accablante effectuée par le CEGES sur le comportement des autorités belges et la persécution des Juifs.
Là où De Wever se trompe (volontairement ?), c’est quand il parle du malaise des Wallons à propos de cette période. Les Wallons n’ont pas de
complexes à avoir. C’est aux non-dits belges qu’il aurait du réserver se attaques. Evidemment, qui dit belge… dit comment cette période – comme
d’autres – a favorisé la Flandre. Ceci expliquant cela… De Wever ne pouvait évidemment pas l’écrire.
(*)Sources : http://www.resistances.be/amnistie02.html
- «La répression des collaborations 1942-1952 – Un passé toujours présent», s.d. De Luc Huyse et Steven Dhondt,
éditions du CRISP, Bruxelles, 1993 (traduit du néerlandais, 1991), 345 p
- «Collaboration, répression – Un passé qui résiste», s.d. De José Gotovitch et Chantal Kesteloot, éditions
Labor, Bruxelles, 2002
- «Dictionnaire de la Seconde Guerre mondiale en Belgique», s.d. De Paul Aron et José Gotovitch, éditions André
Versaille, Bruxelles, 2008
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